Jakob Lenz : Rencontre avec Vincent Vantyghem

 

L’incarnation d’un personnage comme Jakob Lenz est un moment que chaque artiste voudrait vivre.

C’est une prise de rôle qui emmène sur des terrains situés bien au-delà de l’interprétation. Incarner Lenz relève d’une exigence triple : la première, comprendre qui est ce personnage historique, qui fut l’ami de Goethe avant que ce dernier ne le renie, qui fut un dramaturge reconnu avant de sombrer la folie et d’en mourir. La deuxième, c’est ne pas se laisser noyer par l’intensité du texte que Büchner a consacré à Jakob Lenz, essai biographique et poétique d’une cinquantaine de pages, que l’auteur a laissé à la postérité avant de mourir à seulement 23 ans. La troisième exigence, c’est celle d’une partition infernale, obligeant son héros à utiliser ses capacités vocales d’un extrême à un autre, tout en gardant en tête la force essentielle du personnage.

Cette triple exigence est portée par Vincent Vantyghem, que je rencontrais le 7 mars 2019, à l’issue d’une longue journée de répétition.

Comment se sent-on, après une journée à répéter Jakob Lenz ?

Après une journée et une nuit blanche ! J’en suis à un stade où il me faut « lâcher » certains paramètres pour que d’autres puissent s’épanouir. C’est quand même un rôle qui, la nuit, continue de me travailler.

Ce qui te travaille, c’est la difficulté intrinsèque de la pièce ?

Oui, c’est une pièce exigeante, très bien écrite. La partition est claire et extrême dans ses intentions. Et bien sûr l’enjeu est aussi, ce dont on parlait avec Maxime Pascal, le chef d’orchestre, de parvenir à sonder plus profondément ce qui écorche le personnage. Je n’ai pas envie de me brûler les ailes vocalement, mais je dois avoir une partie de mon cerveau qui doit être très « pratique » et l’autre qui doit être beaucoup plus sensorielle, pour correspondre au personnage de Jakob Lenz, qui est un être sensoriel dans ce qu’il y a de plus brut, qui laisse de côté toute la morale, ou en tout cas ses carcans, pour parvenir à une poésie pure.

Jakob Lenz possède de multiples représentations, à travers ses propres écrits, le texte du Büchner, puis la partition de Rihm. Comment as-tu travaillé ton approche de ce personnage ?

Lenz est en effet dissocié à de nombreux niveaux : par les interprétations, par le journal d’Oberlin et les sources de l’époque, par la nouvelle de Büchner, et enfin par le livret de cet opéra, signé par Michael Fröhling. Le personnage, dans l’expression de ses troubles, est lui-même dissocié, en ce qu’il saute sans arrêt d’une humeur à une autre, de l’exaltation au désespoir, de moments où il semble pouvoir se raccrocher à la nature à d’autres où il perd complètement le contact avec la réalité. Comment l’appréhender, dans ce cas ? Je rapprocherais mon travail du personnage de celui effectué sur Wozzeck, également adapté d’un texte de Büchner : on gratte, on gratte, et plus on gratte, plus l’on découvre des niveaux de profondeur qu’on ne soupçonnait pas.

À force de travailler une partition aussi dense, on finit par atteindre ce qui peut constituer le noyau du personnage. C’est une expérience singulière que d’être dans cette fébrilité, dans cette urgence : c’est une heure et quart de musique sans s’arrêter, une heure où l’on passe par tous les états vocaux, c’est comme un déchirement vocal fascinant car il fait nous fait vaciller – c’est un mot qui est beaucoup employé dans l’œuvre, et qu’on retrouve dans cette perte d’ancrage du personnage. Une phrase que j’aime beaucoup, c’est le moment où il dit « ce que j’aurais voulu, c’est être un paysan » ; ce qu’il dit, c’est qu’il aurait aimé que ses pieds puissent toucher terre, et de pouvoir ainsi trouver du concret, de la matérialité. Lenz est un personnage perdu dans ses abstractions et on sent d’emblée qu’il ne pourra pas se raccrocher à la réalité. Il n’y a pas de salut pour lui.

Lenz se trouve dans l’obligation de s’auto-déifier ; il prend parfois des postures christiques mais ce n’est que parce qu’il ne parvient pas à s’incarner comme homme qu’il délire en prenant virtuellement la place d’un certain nombre de dieux.

Tu es chanteur, et également docteur en psychiatrie. Est-ce que c’est un personnage qui t’a également captivé pour cette dimension-là de ta vie ?

Je reste toujours aussi discret que je peux sur cet autre pan de ma vie mais oui, cela me rattrape malgré tout. Dans Lenz, on est vraiment au cœur de la folie ; et la folie est une chose sur laquelle il est très difficile de parler. Büchner était lui-même un scientifique, et dans son texte il présente cette dimension, au sein de la sémiologie et de la description des symptômes. Je trouve que le texte est d’une remarquable justesse, en ce qu’il vient toucher à des questions existentielles fondamentales. Il y a une analyse très fine sur la manière dont la pensée du personnage s’éclate.

En étant dans la peau d’un personnage qui souffre autant – c’est pire que dans Wozzeck puisqu’à la fin, il ne meurt pas, il reste torturé par une pensée qui n’est qu’une angoisse qui tourne à vide ! – on se rend rapidement compte de la nécessité de ne pas singer la folie, de ne pas en faire une chose burlesque ou caricaturale. Décrire ou chanter la folie demande une grande éthique, ce n’est pas quelque chose à prendre à la légère. Forcément, cela me touche.

Une des choses qui m’intéressent le plus, c’est cette incommunicabilité entre Jakob Lenz et Oberlin, le pasteur extrêmement bienveillant, qui l’accueille, le réconforte, et le remet au contact des fondamentaux que sont la nature et la religion. Cette incommunicabilité, on la retrouve dans la musique, et c’est extrêmement bien fait. Avec Oberlin, ce n’est pas un langage du sens, c’est surtout cette empathie, ce contact, cette attention qui vient se placer au-delà des mots. C’est ce que Jakob Lenz revendique, d’aller au-delà des mots pour retrouver une vérité essentielle ; et là-dessus, il y a une intransigeance dans l’écriture poétique qui va bien au-delà de la question esthétique.

Oberlin, c’est cela qui est le plus touchant, est capable de soutenir cette relation, jusqu’à ce que la maladie l’emporte. Aujourd’hui, on serait peut-être un peu plus optimiste quant au sort d’un Jakob Lenz.

De quelle manière cette complexité et cette justesse du texte de Büchner se retrouvent-elles dans la musique de Wolfgang Rihm ?

Ce qu’écrit Rihm dans cette partition, c’est sans arrêt des contrastes extrêmes de triples et quadriples forte avec des triples piano subito, des ambitus qu’on voit très rarement, très bariolés. C’est extrême, vocalement et physiquement. Je n’ai jamais fait une pièce aussi éprouvante…pour l’instant !

Propos recueillis par Gaspard Kiejman