LICHT

Cycle opératique

LICHT (Lumière), sous-titré « Les Sept Jours de la semaine », est un cycle de sept opéras composé par Karlheinz Stockhausen entre 1978 et 2003, et qui dure au total près de vingt-neuf heures.

Pour chacun de ces opéras, Stockhausen a attribué un jour de la semaine, une couleur, une planète, une pierre précieuse et un parfum. Il tente, avec un langage musical et visuel créé intégralement, une recréation du monde à travers l’existence, l’union et la confrontation de trois entités : Michael, Eva et Lucifer. La musique n’est pas seule, puisque Stockhausen a composé de la danse, des gestes et la quasi-intégralité des livrets.

Cinq de ces opéras furent créés du vivant du compositeur ; la création des deux derniers, Mittwoch aus Licht [Mercredi de Lumière] et Sonntag aus Licht [Dimanche de Lumière] fut posthume (2012 et 2011).

Le Balcon

Fondé en 2008 par des étudiants du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Le Balcon est un ensemble à géométrie variable, réunissant un chef d’orchestre, un ingénieur du son, des compositeurs, des artistes musiciens, des danseurs et une multitude d’artistes transdisciplinaires. Encore étudiants, les membres du Balcon ont commencé l’étude d’un extrait de Donnerstag aus Licht, nommé Examen ; ce fut le commencement d’un long apprentissage qui dura près d’une dizaine d’années.

En 2018, Le Balcon a entrepris de produire l’intégralité du cycle, dans l’ordre de composition de Stockhausen : en commençant par Donnerstag aus Licht [Jeudi de Lumière], et en continuant par Samstag aus Licht [Samedi de Lumière], Montag aus Licht [Lundi de Lumière], Dienstag aus Licht [Mardi de Lumière], Freitag aus Licht [Vendredi de Lumière], Mittwoch aus Licht (Mercredi de Lumière) et enfin Sonntag aus Licht [Dimanche de Lumière]. Aucune compagnie n’a pour le moment interprété l’intégralité du cycle. Cette production prendrait au total entre sept et dix ans.

Journées

Lundi = la lune, couleur verte
Mardi = Mars, couleur rouge
Mercredi = Mercure, couleur jaune
Jeudi = Jupiter, couleur bleue
Vendredi = Vénus, couleur orange
Samedi = Saturne, couleur noire
Dimanche = le soleil, couleur blanche ou or

Superformule

Tout le cycle LICHT est construit sur le principe d’une « superformule » musicale, contenant trois mélodies superposées, correspondant aux trois archétypes, Michael, Eva et Lucifer.

Cette superformule est contenue, dans une version condensée, dans un « noyau », visible en haut de cette page. En découpant ce noyau en sept, et en lisant les notes superposées, on obtient une série d’accords, qu’on entend de manière lancinante pendant les opéras. Ainsi, si les sept opéras étaient joués en accéléré, l’on entendrait la musique du noyau de la superformule.

Cette idée est centrale pour comprendre la tentative de Stockhausen : partir de l’infiniment réduit, pour aller à l’infiniment élaboré. C’est, en quelque sorte, une tentative de réplique du fonctionnement de l’univers.

Donnerstag aus Licht (1978-1980)

opéra en trois actes pour quatorze solistes (troix voix, huit instrumentistes, trois danseurs), chœur, orchestre et bande.
[Jeudi de lumière]
Durée : 4 h

Titres des parties
Donnerstag-Gruss [Salut de jeudi]
Acte I : Michaels Jugend [la jeunesse de Michael] : Kindheit [enfance]; Mondeva ; Examen
Acte II : Michaels Reise um die Erde [le voyage de Michael autour de la terre]
Acte III : Michaels Heimkehr [le retour de Michael] : Festival ; Vision
Donnerstag-Abschied [Adieux de jeudi]

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Samstag aus Licht (1981-1983)

opéra en un salut et quatre scènes pour treize solistes (une voix, dix instrumentistes, deux danseurs), orchestre de vents, ballet ou mimes, chœur d’hommes avec orgue
[Samedi de lumière]
Durée : 3 h 05 mn

Titres des parties
Salut : Samstags – Gruss (Luzifers – Gruss)
Scène 1 : Luzifers Traum, oder Klavierstück XIII
Scène 2 : Kathinkas Gesang als Luzifers Requiem
Scène 3 : Luzifers Tanz
Scène 4 : Luzifers – Abschied

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Montag aus Licht (1984-1988)

opéra en trois actes, un salut et un adieu pour 21 solistes (14 voix, 6 instrumentistes, 1 acteur), chœur, 21 actrices, chœur d’enfants, chœur de filles, orchestre moderne (3 synthétiseurs, percussioniste et bande), chef, sonorisateur.
[Lundi de lumière]
Durée : 4 h 38 mn

Titres des parties
Salut : Montags – Gruss
Acte I : Evas Erstgeburt
…………Scène 1 : In Hoffnung
…………Scène 2 : Heinzelmännchen
…………Scène 3 : Geburts – Arien
…………Scène 4 : Knabengeschrei
…………Scène 5 : Luzifers Zorn
…………Scène 6 : Das Grosse Geweine

Acte II : Evas Zweitgeburt
…………Scène 1 : Mädchenprozession
…………Scène 2 : Befruchtung mit Klavierstück
…………Scène 3 : Wiedergeburt
…………Scène 4 : Evas Lied

Acte III : Evas Zauber
…………Scène 1 : Botschaft
…………Scène 2 : Der Kinderfänger
…………Scène 3 : Entführung

Adieu : Montag – Abschied

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Dienstag aus Licht (1977-1991)
opéra en un salut, deux actes et un adieu, pour dix-sept acteurs musiciens (trois voix et dix instruments solistes, quatre danseurs mimes), acteurs, mimes, chœur, orchestre et bande
[Mardi de Lumière]
Durée : 2 h 36 mn

Titres des parties

Salut : Dienstags – Gruss
Acte I : Jahreslauf
Acte II : Invasion – Explosion avec Adieu

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Freitag aus Licht (1991-1994)

opéra en un salut, deux actes et un adieu, pour trois voix, trois instruments solistes, orchestre, chœur d’enfants, chœur, synthétiseur, douze couples de danseurs-mimes et électronique
[Vendredi de lumière]
Durée : 4 h 50 mn

Titres des parties
Freitags – Gruss
Freitag – Versuchung
Freitags – Abschied

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Mittwoch aus Licht (1995-1997)
opéra en une salutation, quatre scènes et un adieu pour neuf instrumentistes, un chœur avec chef chantant, orchestre, danseurs-mimes et électronique
[Mercredi de Lumière]
Durée : 4 h 27 mn

Titres des parties
Salutation : Mittwochs – Gruss
Scène 1 : Welt – Parlament
Scène 2 : Orchester – finalisten
Scène 3 : Helikopter-Streichquartett
Scène 4 : Michaelion
Adieu : Mittwochs-Abschied

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Sonntag aus Licht (1998-2003)
opéra en cinq scènes et un adieu, pour dix voix solistes, une voix d’enfant, quatre instruments solistes, deux chœurs, deux orchestres, électronique et projection du son
[Dimanche de lumière]
Durée : 4 h 38 mn

Titres des parties
Scène 1. Lichter – Wasser (Sonntags – Gruss)
Scène 2. Engel – Prozessionen
Scène 3. Licht-Bilder
Scène 4. Düfte – Ziechen
Scène 5. Hoch – Zeiten
Sunday Farewell : Sonntags – Abschied

L’espace et le temps, par Maxime Pascal | Directeur musical du Balcon et du projet LICHT

Pour moi, le XXIe siècle s’ouvre avec LICHT.

LICHT commence en 1978 et son écriture se termine en 2002. Et pourtant ; le XXIe siècle de notre musique, celle de la musique écrite, c’est celle de Karlheinz Stockhausen.

Stockhausen est le visionnaire de notre rapport à l’espace-temps. Dans LICHT, il emmène chacun des paramètres artistiques à un niveau qu’on peine encore à comprendre aujourd’hui. Actuellement, on ne joue que le Stockhausen des vingt premières années : celui de Punkte et de Gruppen. Le reste, à partir de la fin des années 1970, est trop souvent mis de côté. Pourtant, LICHT est l’aboutissement d’un chemin démarré au début des années 1950. Toutes les œuvres qu’il compose à ce moment l’amènent à s’intéresser à un paramètre qu’il va transfigurer. Toutes ces trouvailles vont nourrir la base de son langage opératique.

Dans Mittwoch aus Licht (« Mercredi de Lumière ») il y a un troisième acte qui, pris individuellement, est connu sous le nom de Helikopter-Streichquartett (Quatuor à cordes en hélicoptère). Quatre musiciens, deux violonistes, un altiste, un violoncelliste, sont chacun dans un hélicoptère et jouent simultanément une musique écrite par Stockhausen, tandis que le résultat est diffusé aux spectateurs dans la salle. Quand le public assiste au quatuor, il prend conscience par l’expérience sensorielle que ce qu’il voit et entend est joué par des musiciens qui partagent le même temps qu’eux, mais pas le même espace.

Cette dualité, l’écriture de l’espace et du temps, c’est ce qui est l’objet expressif chez Stockhausen. Sur cette scène, il note dans la partition que le quatuor doit être joué « au coucher du soleil », et que les hélicoptères doivent tourner autour de la salle de spectacle. Il y a un côté du ciel où le soleil se couche, ce qui donne une certaine lumière, et il y a l’autre côté, qui en donne une autre. C’est en fait le moment de la journée où la différence chromatique des couleurs du ciel est la plus frappante, et ce qui permet d’être encore plus conscient de cet espace qui est différent pour chaque musicien. Stockhausen avait ici inventé la mise en réseau des musiciens et des spectateurs. C’est ici la dimension technique de son écriture de l’espace-temps.

Chaque œuvre de LICHT révèle quelque chose d’un paramètre musical poussé à un niveau extrême. Stockhausen révèle un théâtre instrumental, celui dans lequel l’instrumentiste incarne le personnage, et prolonge ainsi le geste enclenché par Berlioz (Harold en Italie) et Strauss (Don Quichotte). Et avec la superformule, Stockhausen révèle un système musical nouveau.

Il est fascinant de penser que nous commençons tout juste à développer les moyens techniques de réaliser ce que Stockhausen imaginait pour LICHT. Dans Donnerstag aus Licht, le premier opéra du cycle, il y a ce qu’on appelle les chœurs invisibles, des voix enregistrées qui diffusent un murmure presque inaudible dans la salle, au plus près des spectateurs. Stockhausen imagine un monde où les anges sont présents, tout près de nous, comme une substance qu’on ne peut voir, mais qu’on sent. Et au troisième acte, lorsqu’on a basculé dans l’au-delà, on entend distinctement les anges chanter. Il crée ce passage de l’insensible au sensible dans sa partition, musicalement, avec son langage et un dispositif technique précisément noté.

Ce qu’il décrit dans Orchester-Finalisten, la deuxième scène de Mittwoch aus Licht, est également frappant : il y décrit un théâtre du futur, dans lequel un espace acoustique et musical peut se transformer en un autre ; il parle ainsi naturellement de choses qui commencent à peine aujourd’hui, des décennies plus tard, à émerger, comme la mise en scène acoustique, la transformation et le morphing des espaces ; dans Orchester-Finalisten, il décrit des situations acoustiques utopiques, mais qui trouveront une réalisation dans le futur. Il imagine par exemple que le tromboniste joue au-dessus d’une ville, vole au-dessus d’une piscine avec des enfants qui crient et que le public l’accompagne dans les airs pendant qu’il interprète sa partie. L’espace se transforme ensuite et on se retrouve au-dessus d’un souk de Marrakech, aux côtés d’un contrebassiste soliste.

Quand on lit ça, on a une première impression de naïveté ; mais c’est en allant creuser au plus profond de l’œuvre que la naïveté s’efface et laisse apparaître un système musical, narratif visionnaire ; tellement visionnaire que cela apparaît impossible à mettre en place. Stockhausen déclarait d’ailleurs avant la création de Montag aus Licht : « je me suis posé des problèmes qui ne pouvaient pas être résolus sur le moment, qui étaient des problèmes du futur. » C’est à nous et aux générations futures de matérialiser ces idées sur une scène de théâtre.

Le rôle du chef d’orchestre est très spécial dans LICHT ; Stockhausen en a prévu un pour Donnerstag aus Licht ; dans Samstag aus Licht, il y en a encore un, dans certaines parties. Dans Montag, le chef est en coulisses et diffusé sur des écrans dans la salle. Et ensuite, le chef d’orchestre disparaît, en même temps que l’orchestre, au profit de ce qu’il nomme « l’orchestre moderne », un groupe de trois synthétiseurs et un percussionniste.

L’idée, de jouer le cycle entier est tombée un peu naturellement, on a d’abord voulu monter Donnerstag aus Licht en entier à l’Opéra Comique car nous en jouons des extraits depuis 2009, puis nous avons rencontré la Philharmonie qui nous a proposé Samstag aus Licht. À partir de ces deux projets, il a été naturel d’imaginer produire le cycle entier, ce qui n’a jamais encore été fait. Les interprètes du Balcon, qu’ils soient chanteurs, musiciens, danseurs ou ingénieurs du son, ont quelque chose de très particulier et même d’unique, qui a été travaillé et affiné au cours de ces dix premières années. Notre connaissance de plus en plus intime de l’œuvre, notre rigueur dans le travail, notre énergie et aussi notre proximité de troupe, c’est ce qui nous pousse à vivre cette aventure cosmique.

L’invisibilité du son, par Florent Derex | Co-fondateur du Balcon et responsable de la projection sonore dans les opéras du cycle LICHT

Au commencement, en 2009, nous recherchions un programme mêlant musique et danse.

Presque par hasard, la partition d’Examen (Donnerstag aus Licht, Acte 1, scène 3) nous est tombée dans les mains. À partir de ce concert-là, beaucoup de choses ont changé pour nous.

Sur une scène d’un des opéras, Karlheinz Stockhausen nous a offert un condensé de sa musique : l’écriture de la danse, l’écriture du son, l’écriture de la lumière, des couleurs, des costumes, la disparition du chef d’orchestre, la réinvention du rôle de l’ingénieur du son, et la rigueur demandée aux solistes, danseurs, instrumentistes et chanteurs. Nous avons connu un petit moment de vertige et de perdition, avant de nous plonger très sérieusement dedans.

Stockhausen eut un rapport très particulier au son, qui n’a fait qu’évoluer tout au long de sa vie. L’électronique dans LICHT est à base de bandes électromagnétique. Ces bandes, prises en tant que partition sonore, laissent une grande part à l’interprétation – il est même possible de les ré-enregistrer à partir des notices de Stockhausen, ce qui est unique.

Ce qui me frappe dans ce cycle, ce n’est pas la dimension gigantesque, « grand-messe », c’est la beauté du discours musical. Je parle ici de langage et d’écriture, des notes écrites sur la partition, et de la précision du discours musical. Stockhausen mêle sa vision de l’histoire de la musique dans un effort de grande réunification de multiples fragments des cultures musicales des derniers siècles, et sa vision des technologies musicales. Il a intégré le geste commun de l’interprétation et de la composition.

Stockhausen a été le pionnier de l’intégration des indications sonores à l’intérieur même de la partition : il a été l’un des premiers à faire de l’ingénieur du son un véritable interprète. Le Voyage de Michael autour de la terre (Donnerstag aus Licht, acte II) est ainsi une espèce de concerto pour trompette et ingénieur du son. Le terme même de « projection sonore », que j’utilise aujourd’hui pour définir mon activité, est traduit de l’allemand (klangprojektion), formulé la première fois par Stockhausen, quand lui faisait lui-même les diffusions des œuvres.

Stockhausen est un compositeur qui pense une musique spatiale, et non pas seulement spatialisée. C’est un véritable déploiement sonore, acoustique et électronique. Dès qu’il s’agit d’utiliser un lieu, un espace donné, tout est foisonnant d’imagination. Il a procédé de manière artisanale à de grande expérimentations, et il a retranscrit ça de manière extrêmement rigoureuse.

Depuis dix ans, notre apprentissage de cette musique a été assez symbiotique : en discutant, en travaillant tous ensemble, en jouant Examen, Le Voyage de Michael autour de la terre ou encore Luzifers-Abschied, nous avons intégré et assimilé des choses essentielles au même moment. Aujourd’hui, même s’il y a existe bien des éléments qui nous différencient, il y a une musique, un répertoire que nous voulons absolument défendre, et les sept opéras de LICHT en font partie.

Au fond, l’histoire de LICHT est peut-être celle d’un compositeur qui fait disparaître des choses. Il fait progressivement disparaître le chef, l’orchestre, et même parfois les chanteurs, ce qui n’est pas habituel dans un opéra. Derrière ces disparitions se trouve peut-être l’essence profonde de la musique de Stockhausen : le son, dans sa matière la plus dense. »

Le geste commun, par Iris Zerdoud | Interprète de Eva, et directrice de production du projet LICHT


Les opéras de Stockhausen demandent à l’interprète de rêver et d’atteindre un idéal : celui de la parfaite exécution. C’est un travail d’une rigueur très élevée, et cette rigueur a été théorisée, expérimentée et développée des années durant par Karlheinz Stockhausen mais aussi par ses interprètes majeurs, dont Suzanne Stephens, Kathinka Pasveer et ses enfants. Comme il le dit lui-même, il a créé une tradition de la précision d’exécution.

Dans la partition, il y a des choses qui ont été trouvées par les interprètes, avec qui il vivait une synergie artistique et humaine. La rencontre avec ces interprètes historiques a été formatrice pour nous. Nous avons commencé à travailler ensemble dès 2010, et ils nous ont parfaitement aiguillé pour la suite de notre travail. Après, nous avons su développer notre autonomie en même temps qu’une esthétique et une complicité commune.

Ce qui me fascine, c’est la précision avec laquelle tous les paramètres musicaux sont définis (rythme, intonation, nuances, micro-intervalles) et inclus dans un grand geste de mise en scène, ce qui n’est pas habituel pour un instrumentiste. Cela a supposé d’affiner tous les gestes instrumentaux, l’écoute et la conscience des autres interprètes pour arriver à ce que tout soit agencé et fonctionne avec une précision d’horlogerie. Dans Donnerstag aus Licht, Eva est incarnée à la fois par une chanteuse, une danseuse et une instrumentiste, et nous sommes ensemble sur scène, dans un geste commun qui doit être parfaitement synchronisé. C’est simple, nous devons connaître notre partition autant que celle de nos partenaires, qui deviennent naturellement des alter ego.

Chacun d’entre nous a un long parcours personnel avec cette musique. Avec Henri Deléger, le trompettiste, nous avons été témoins de nos métamorphoses, l’un et l’autre, au fil des années. Henri, je le sais, ça l’a transfiguré, dans tous les aspects de sa vie de musicien. Et moi aussi, cela m’a transfiguré. C’est ce qui est beau avec LICHT : cela atteint certaines choses en nous, qui dépassent de loin le paramètre musical. ».

La superformule de LICHT : l’ADN d’une musique qui redéfinit le temps, par Alphonse Cemin, cofondateur du Balcon et pianiste sur le projet LICHT

La kernformel (« noyau de formule «), réduction de la superformule de LICHT – © Stockhausen Verlag
En bleu, la formule de Michael, le personnage principal de Donnerstag.
En vert, la formule d’Eva. En noir, la formule de Luzifer.
En rouge, nous pouvons voir que la superformule est ciselée pour chaque opéra du cycle. Cela donne des accords qui donnent la couleur de chaque opéra.

Stockhausen met le phénomène sonore au cœur de la dramaturgie. Qu’on connaisse profondément cette musique ou non n’est pas important : si on écoute, si on voit, on s’en rend compte.

Cette musique est magnifique, d’une manière très inhabituelle. La première fois que j’ai entendu une pièce composée par Stockhausen, c’était le Klavierstucke XII, qui est comme une réduction pour piano seul de Examen (Donnerstag aus Licht, Acte 1, scène 3). J’y ai entendu des harmonies très complexes qui m’ont fasciné et, en quelque sorte, « attrapé ».

Karlheinz Stockhausen tient beaucoup de Messiaen dans sa volonté d’expliquer sa musique. Il livre toujours à l’interprète une explication de la structure de l’œuvre. Dans le cas de LICHT, Stockhausen tient à rendre clair son utilisation de la superformule. Plus on s’engouffre dans la galaxie des œuvres, des formules, mieux on distingue ce fabuleux enchevêtrement d’idées qui se répercutent les unes sur les autres.

La superformule représente très clairement l’ADN de LICHT. Ces trois mélodies superposées contiennent tout, non seulement la musique mais aussi la dramaturgie. Ces trois Mélodies sont en fait elles même les personnages du cycle, faisant du son le protagoniste même de LICHT.

Dans Donnerstag, certaines phrases paraissent anodines à la première lecture, mais prennent ensuite une grande signification. Mondeva « joue » son nom à Michael au cor de basset, mais celui-ci ne le comprend pas, car sa vitesse d’exécution l’a rendue impossible à capter par une oreille humaine. Elle le joue une deuxième fois, et cette fois-ci, c’est trop lent. Derrière ce jeu amusant et amoureux entre les deux protagonistes se trouve une caractéristique essentielle de la construction des œuvres de Stockhausen, qui parvient à tordre le temps, à détruire tous nos repères temporels pendant ses pièces et opéras.

Certaines scènes me laissèrent interdit à la première écoute. C’est le cas de Licht-Bilder, une des scènes de Sonntag aus Licht, le dernier des sept opéras. J’ai le sentiment, pour le moment, d’être étranger à cette musique, de ne pas parvenir à y pénétrer. C’est pour cela que monter l’intégrale de LICHT est intéressant : pour nous tous, c’est l’occasion de malmener nos repères sensoriels, intellectuels et humains. Il y a tant de niveaux de lecture que c’en est vertigineux. Le cycle Klang (2004-2007, inachevé) est également une terre étrangère pour moi. Sa composition est tellement récente qu’il nous faut peut-être encore un peu de temps pour comprendre cette profondeur nouvelle.