Samstag aus Licht

Opéra

Karlheinz Stockhausen (1928-2007)
Samstag aus Licht (1981-83)

opéra en un salut et quatre scènes, pour treize solistes (une voix, dix instrumentistes, deux danseurs), orchestre de vents, ballet ou mimes, chœur d’hommes avec orgue [Samedi de Lumière] // Opera in a greeting and four scenes [Saturday from Light]

Samstag aus Licht [Le Samedi de Lumière] est le deuxième des sept opéras composés pour le cycle Licht. Son écriture dura de 1981 à 1983, et l’opéra fut créé le 25 mai 1984 au Teatro Alla Scala de Milan. Le samedi est le jour de la transition : dans la Bible, il se place entre la crucifixion et la résurrection. Il est important d’avoir cela en tête au moment de voir Samstag, car transition signifie libération. Pour Stockhausen, qui croyait sincèrement en un au-delà, la libération de l’âme des contraintes mortelles est fondamentale.

Karlheinz Stockhausen est comme un explorateur. Il isole un aspect de son langage – l’électronique, la spatialisation du son, le théâtre musical – et il va l’amener à un point niveau inoui. Stockhausen est dans ce geste-là, de rendre la musique plus puissante pour les gens. Cela doit plonger l’auditeur au cœur de son univers. L’aspect cérémoniel des opéras de Licht n’est pas un decorum mystique : c’est un dispositif destiné à placer l’auditeur dans une disposition d’écoute assez radicale, qui peut changer sa vie.

Samstag aus Licht (Saturday from Light) is the day of Lucifer : day of death, night of the transition to the light. Written between 1981 and 1984 it is articulated around four very different scenes (and a greeting).
Samstag forms a long, mysterious prayer. 

Pour cette production, Le Balcon est soutenu par le programme CERNI du ministère de la Culture et de la Communication, la Caisse des Dépôts, la Mairie de Paris, la Fondation Singer-Polignac.

Luzifers-Gruss [Le Salut de Lucifer] // Lucifer’s greeting

Après l’installation du public, vingt-six musiciens, en costume de Lucifer ou en habit noir, apparaissent aux quatre points cardinaux de la salle. Ils jouent un extrait de la formule de Lucifer et disparaissent dans les ténèbres.

After the public has settled in the concert hall and the lights has been turned off, 4 groups of brass players and percussionists dressed in black appear at the four cardinal directions. They play an expansion of the Lucifer formula (melody/ harmony associated with the character).

Luzifers-Traum [Le Rêve de Lucifer] // Luzifer’s dream

Lucifer apparaît sous la forme d’un chanteur (basse). Il s’endort et rêve d’une pièce pour piano, ensorcelante et virtuose. Il lui arrive de se réveiller et de prononcer quelques phrases pour commenter ce qui se joue.  Il a une relation complice et amusée avec la créature pianiste de son rêve. À la fin de la scène, il feint d’être mort.

Lucifer leans in a dreamy atmosphere. He calls the name of a pianist, who comes and takes over a piano. Lucifer falls in a dream, or a trance. He mumbles several sentences while the pianist in his dream plays a strange and haunted piece for piano. At the end of the scene, Lucifer pretends to be dead.

2ème scène : Kathinkas-Gesang als Luzifers-Requiem [Le Chant de Kathinka ou Requiem de Lucifer]

Un chat noir prend place et joue vingt quatre exercices devant guider l’âme après la mort physique. Il est accompagné de six percussionnistes représentant les six « sens mortels » (vue, ouïe, odorat, toucher, goût et pensée), munis d’instruments magiques, qu’il libère tour à tour. Ce requiem peut être joué en dehors du contexte de l’œuvre, à l’occasion du décès d’une personne. Après la libération de tous les sens, le chat noir pousse un hurlement : Lucifer est bien vivant et apparaît sous la forme d’un visage géant projeté sur un orchestre à vent placé sur un échafaudage.

The black cat Kathinka appears on stage, and plays a piece for flute, a requiem to protect the soul of Lucifer while it travels in the hereafter. Six percussionists, with ‘magical’ instruments, representing the six mortal senses (including ‘thinking’ as the 6th), are echoes of Kathinka’s melody, before being released by her.

3e Scène : Luzifers-Tanz [La Danse de Lucifer]

Chaque groupe instrumental de l’orchestre (clarinettes, flûtes, cors…) représente une partie du visage de Lucifer ; et chaque partie du visage entame, l’une après l’autre, une « danse » qui lui est dédiée : danse du sourcil droit, danse des ailes du nez, danse du bout de la langue, etc. Michaël interrompt cette danse effrayante par un solo de trompette déchirant, Protest. Après avoir versé quelques larmes de crocodiles, le visage de Lucifer reprend de plus belle et chasse Michaël. Soudain, les musiciens cessent de jouer la partition et entament une grève. Après quelques protestations du directeur de la salle de concert, le public est invité à quitter la salle et à se rendre dans une église située à proximité.

The face of Lucifer appears on a wind orchestra, placed vertically on the stage. Each group of instruments represent a part of his face. After a dance of every part of his face (eyebrows, nose, tip of the tongue…), Michael interrupts the party with a heartbreaking trumpet solo, Protest. After shedding crocodile tears, Lucifer wipe Michael out of sight. Suddenly, the musicians stop playing and start a strike, screaming at the conductor, refusing to play the end of the scene. The audience is invited to leave the hall and to walk towards a church nearby.

4e Scène : Luzifers-Abschied [Les Adieux de Lucifer]

Dans l’église, vingt-six basses et treize ténors vêtus en moines franciscains entrent, entourent solennellement le public et placent un oiseau noir en cage sur l’autel. Ensemble, ils chantent les Salutations des vertus de Saint-François d’Assise, selon une cérémonie comprenant une entrée, treize parties et une sortie. Après l’apparition fracassante d’un tromboniste diabolique, ils sortent tous sur le parvis de l’église, où le public les suit. Ils prennent chacun une noix de coco, qu’ils brisent après avoir formulé un vœu silencieux. L’oiseau est libéré. Les chanteurs s’évaporent malicieusement dans la nuit noire.

In the church, 39 male singers dressed as franciscan monks, surround the audience and sing San Francisco Assis’ Lodi delle Virtu [Hymn to the virtues]. A wild bird, in a cage, is placed on the altar of the church. After singing all 13 hymns, the singers move to the forecourt of the church, release the wild bird (that represents, Lucifer) and break 39 coconuts to purify their souls, before disappearing in the deep of the night.

Une cérémonie de l’invisible. Par Maxime Pascal, directeur musical.

La lumière est ce qui nous permet de voir. C’est à la fois la première étincelle de vie, et ce qui contient l’univers tout entier. La lumière embrasse le phénomène visuel et sonore, et toutes les couleurs dans un même rayon.

Stockhausen est de ces compositeurs qui ont créé de leur vivant une forme complète, contenant un ensemble de paramètres artistiques qui forment un vaisseau transmettant une substance. Il y a, dans le cycle Licht, une intensité du fond, et en même temps un culte de la perfection formelle, qui est fascinante.

Parmi ces paramètres, il y en a un qui m’émeut particulièrement : l’invisibilité sonore. La notion d’invisibilité est spirituelle voire mystique en art ; développée par des compositeurs comme Messiaen et Harvey. Plus je travaille sur Licht, plus je suis sensible à ce sujet.

Comme Karlheinz Stockhausen, le compositeur américain Jonathan Harvey était fasciné par l’apparition et le développement de la musique électronique, en ce que ça lui évoquait la musique d’église, celle qu’on entend mais qu’on ne voit pas : l’orgue, les chœurs, et surtout les cloches. La notion d’invisibilité en musique est devenue centrale comme composante spirituelle de la musique électronique.

Chez Messiaen, il y a de l’invisible aussi : ce sont les chœurs d’oiseaux. Si l’on sort dans la forêt, tôt le matin, on entend des oiseaux tout autour de soi, mais on ne peut les voir. C’est fondamental : pour pouvoir entendre, il faut écouter. Les oiseaux sont invisibles et pour les voir, il faut les observer : quand on parle d’ornithologie, on parle d’observation. Tout cela participe des mêmes principes, de ce que Stockhausen appelait « écouter en découvreur ».

Dans Donnerstag aus Licht, Stockhausen crée avec les chœurs invisibles, cette bande qui passe en fond sonore durant l’opéra tout entier, une présence sonore invisible – il parle d’horizon – il imagine ainsi une transcription de la notion d’invisible au monde sonore. Invisible n’a pas d’équivalent en ce qui concerne l’audition. On dit « inaudible » ou « imperceptible », qui sont loin d’avoir le même sens. Stockhausen crée une notion nouvelle : l’invisibilité sonore.

Celle-ci existe dans Samstag aus Licht avec les moines et les trombones de Luzifers-Abschied, qu’on ne voit jamais vraiment puisqu’ils sont tout autour du public, et souvent en mouvement. Mais surtout, il y a le principe de la superformule, qui nourrit toute la musique de Licht mais reste dissimulée tant elle est divisée, développée, distendue et distribuée tout au long des sept opéras.

Lorsque Stockhausen parle de donner à voir la musique, je pense que cela signifie qu’il veut rendre visible l’invisible. Là est le sens de Licht, une œuvre dont l’ambition dépasse tout ce que j’ai pu connaître en art.

Damien Bigourdan (mise en scène) et Maxime Pascal (direction musicale), sur le parvis de l’église Saint-Jacques Saint-Christophe, pendant les répétitions de la dernière scène de Samstag aus Licht (juin 2019).

L’exil et la perdition, par Damien Bigourdan, metteur en scène

Samstag aus Licht est une œuvre sans fin ; elle semble écrite pour être jouée sans interruption et de manière cyclique, permanente, jusqu’à la destruction du temps et de la matière. C’est un rituel, une litanie sempiternelle et obsessionnelle, autant qu’une purge ininterrompue.

Nous ne sommes pas aux enfers, mais dans un lieu d’exil, un lieu perdu ou de perdition.

Tout ce qui est recherché, par le compositeur comme par l’interprète, échappe aussitôt. Tout ce qui est trouvé est renié ; tout ce qui est aimé abhorré. Tout ce qui émerveille est sauvagement raillé ; tout ce qui touche ou émeut est détruit.

Le rituel de Samstag aus Licht, quotidien et cyclique, est construit autour de la figure de Lucifer. L’ange déchu ritualise une mort quotidienne. La sienne. Cette mort lui est refusée, interdite par sa déchéance. C’est une damnation, une malédiction, un fardeau. L’humanité lui est retirée ou interdite par le biais de ce qui lui semble le plus précieux à ses yeux ou même à tous ses sens : la mort. C’est pour cela qu’il en fait un simulacre ou un rituel, qu’il la met en scène. Lucifer ne désire rien chez l’humain que la mort.

Samstag aus Licht est mélancolique, empreint d’une dépression à la fois poétique et morbide. L’œuvre est inspirée par Lucifer, pour Lucifer. Il en a soufflé la partition à Stockhausen. Il en est le maître de cérémonie, le grand sorcier chamanique, le chef d’orchestre, le rôle principal, le soliste et la muse… Tout cela est présent dans un même temps : celui de l’opéra.

Le joueur du rêve, le chat noir, les six sens mortels, la momie et le visage géant sont tous des créatures en servitude de l’univers de Lucifer, et donc de ses interprètes, Damien Pass et Mathieu Adam. Tout ce qu’ils jouent ou disent ou chantent ou dansent est immédiatement dicté par lui. C’est une servitude autant qu’une adoration sans mesure.

Le rire tribal, terrifiant, c’est la figure primordiale de Luzifers-Tanz, danse de Lucifer. C’est ce visage, ce rire, ce blasphème ultime qui conduisent à Luzifers-Abschied, ses adieux, à la prière en son honneur et à la libération de l’oiseau noir.

Salut du Samedi | Saturday’s Greeting – 8mn

26 cuivres | 26 brass players
2 percussionnistes | 2 percussion players

Scène I : Le Rêve de Lucifer ou Klavierstück XIII | Luzifer’s Dream or Klavierstück XIII – 36mn
1 basse | 1 bass singer
1 pianiste | Pianist

Scène II : Le Chant de Kathinka ou Requiem de Lucifer | Kathinka’s Gesang or Luzifer’s Requiem – 33mn

1 flûte | 1 flute
6 percussionnistes | 6 percussion players

Scène III : La Danse de Lucifer | Lucifer’s Dance – 51mn

1 basse | 1 bass singer
1 flûte piccolo | 1 piccolo flute
1 trompette piccolo | 1 piccolo trumpet
1 danseur | 1 dancer
1 orchestre d’harmonie (60 musiciens) | Wind orchestra (60 players)
1 chef d’orchestre | 1 conductor

Scène IV : Les Adieux de Lucifer | Lucifer’s Farewell – 61mn
Chœur d’hommes : 13 ténors, 13+13 basses | Men’s choir : 13 tenors, 13+13 basses.
Orgue | Organ
7 trombones | 7 trombones
1 oiseau sauvage | One wild bird

Le Balcon – Effectif des représentations du 28 et 29 juin 2019 – Philharmonie de Paris – Cité de la Musique // Artistic team, for the french premiere, June 28th, 2019, at the Philharmonie de Paris. 

Maxime Pascal, direction musicale et conception // musical and artistic direction
Damien Bigourdan, direction scénique et conception // staging and artistic direction
Nieto, création visuelle et conception // visual creation and artistic direction
Florent Derex, projection sonore // sound projection

Alain Muller, chef de chant // singing coach
Pascale Lavandier, costumes // costumes
Myrtille Debièvre, scénographie // set design
Marguerite Lantz, accessoiriste // props master
Catherine Verheyde, création lumière // lighting design
Agathe Cemin, assistante à la mise en scène // Assistant stage manager

Personnages & interprètes (par ordre d’apparition) // Performers
Lucifer : Damien Pass, basse (1ère et 3e scènes).
Joueur du rêve de Lucifer/Lucifer’s dream player : Alphonse Cemin, piano (1ère scène).
Chat noir Kathinka / Black Cat Kathinka : Claire Luquiens (2e scène), Julie Brunet-Jailly (3e scène), flûte.
Les six sens mortels / Six mortal senses : Alice Caubit (la vue), Akino Kamiya (l’ouïe), Frédéric Blondy (l’odorat), Arthur Lavandier (le goût), Othman Louati (le toucher), Clotilde Lacroix (la pensée) – 2e scène.

Visage géant de Lucifer/Lucifer’s giant face : Orchestre d’harmonie du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris (3e scène).
Danseuse à rubans/Ribbon dancer : Emmanuelle Grach (3e scène).
Michaël : Henri Deléger, trompette/trumpet (3e scène).
Percussions : François-Xavier Plancqueel (3e scène).
3×13 moines/Monks : 13 ténors, 13 basses I, 13 basses II : Chœur de l’Armée française & Le Balcon. Cheffe de chœur : Emilie Fleury
Un diable à trombone/a diabolical wind player : Mathieu Adam (4e scène).
Orgue/Organ : Ayumi Taga (4e scène).

Création mondiale | Premiere of the opera
25 mai 1984, Teatro Alla Scala, Milan

Création française Le Balcon | Premiere of our version
28 & 29 juin 2019, Philharmonie de Paris

Philharmonie de Paris
Salle des concerts – Cité de la musique
ManiFeste, Festival de l’IRCAM
Durée | Duration : 4h30 (Un entracte d’une heure compris // one-hour intermission included).

DR : Meng Phu.

Revue de presse complète // Press reviews (in french)