
Entretien avec Silvia Costa
Silvia Costa est une artiste et metteuse en scène italienne. Diplômée en arts visuels et théâtre, elle développe un univers scénique visuel et poétique nourri par une réflexion sur l’image. Avec le Balcon, elle a travaillé sur les opéras Like Flesh (2022), Freitag aus Licht (2022) et Montag aus Licht (2025).
Comment ta collaboration avec Le Balcon a-t-elle débuté ?
J'ai connu Le Balcon et Maxime [Pascal] à travers mon travail à l'Opéra de Lille, qui nous avait associés pour l'opéra de Sivan Eldar, Like Flesh. On n'avait même pas encore fait la première ni commencé les répétitions qu’un jour Maxime m'a arrêté dans le couloir de l'Opéra de Lille et m’a demandé, est-ce que tu aimes Stockhausen ? Et j'avoue que je ne connaissais Stockhausen que de nom ou certains de ses travaux comme bien sûr sa pièce pour hélicoptères (Helikopter-Streichquartett). Je connaissais le personnage, mais je n’avais jamais vraiment écouté sa musique dans les détails. Je me rappelais en revanche que quand j'étais plus jeune, le quatuor avec hélicoptères m'avait inspiré une performance.
Après quelques discussions, j’ai répondu à Maxime, oui, faisons ça.
Maxime ne m'a pas laissée seule avec le matériel : on a lu la partition et écouté la musique ensemble. Je pense que cela a eu un profond impact sur ma manière de travailler, m’a amenée à changer ma manière de travailler avec les chefs d'orchestre, et d’aborder les opéras en général. Maintenant, j’apprécie ce processus de lecture et d’écoute à deux, et j’oblige presque les chefs d'orchestre à travailler de cette façon quand c'est possible ; car cette approche permet aux metteurs en scène de s’imprégner de la musique. Par la suite, on peut rester avec la matière ou s’en détacher mais on a tout de même les connaissances que je pense essentielles pour travailler la mise en scène.
Avec Like Flesh, j’ai donc travaillé avec Sivan, mais aussi avec Maxime. Nos discussions collectives ont amené de grands changements, des inversions de scènes, des changements dans la manière de chanter des solistes. On a commencé à travailler sur Stockhausen pendant Like Flesh, mais notre façon de travailler est restée la même sur toutes les productions qu'on a faites par la suite.

Freitag aus Licht © Simon Gosselin
Tu as mis en scène Freitag et Montag aus Licht, qui sont les opéras centrés sur Eve, le personnage féminin du cycle. Comment as-tu travaillé sur cette œuvre aussi millimétrée, tant dans la mise en scène que la musique ?
J’ai au contraire trouvé beaucoup de liberté. C'est vrai que Stockhausen note beaucoup de choses concernant la mise en scène, mais au final ce sont des mots. Je pense qu'il y a quand même un grand espace d'interprétation, sans oublier que lui-même n’a pas réussi à faire tout de ce qu'il avait imaginé, lorsqu’il a créé les différentes parties de Licht. Nous, en revanche, on a réussi à faire pas mal de choses ! Pour moi, c'était très inspirant de rentrer dans une cosmologie, dans un univers certes très codé et défini, mais sans nécessairement l’imposition d’une image précise. Il nous donnait une image à interpréter.
Nous avons travaillé dans les interstices. Par exemple, il y a des moments qui sont très décrits en termes de gestes, mais d’autres qui ne sont pas du tout chorégraphiés. J’ai donc l'impression qu'à chaque fois on a juste continué, dans la fidélité de l'esprit de Stockhausen, à remplir les questions qu'il avait laissées en suspens.
Pour moi, c'était toujours une façon de comprendre profondément ce qu'il voulait faire, la philosophie de ce qu'il voulait représenter. Sur Freitag, par exemple, il y avait ce double univers des Tonszenen (« scènes sonores ») et des Realszenen (« scènes réelles »). Et moi, j’en ai déduit qu’il était en train de diviser le monde en deux niveaux. Donc en effet, la scénographie a été construite sur deux niveaux : un plan en hauteur pour les scènes sonores, l’univers supérieur des déesses, des dieux et des archétypes, et un plan au sol pour les scènes réelles, et les personnages incarnés. J’ai mis en avant cette idée de séparation.

Freitag aus Licht © Julien Mignot
Toutes ces indications qui semblent être des limitations ont pour moi été la clé pour traduire scéniquement ces concepts, tout en rendant sa musique visible. Je pense que tout tourne autour de cela. Stockhausen a inventé ces gestes pour les solistes, parce qu’il était guidé par son désir de rendre compte de la musique par l’image. Je me suis donc toujours sentie très proche de cet accord, même quand j'ai fait d'autres opéras en dehors de Stockhausen. J'épouse complètement ce principe selon laquelle la mise en scène doit aider l'écoute de la musique.
Peut-être la seule fois où je me suis détachée de la partition, cela pourrait être dans Freitag, où on a fait un grand changement lors des scènes où il y avait une vingtaine de danseurs prévus pour figurer des objets. Et je me suis dit qu’on devait plutôt mettre les objets sur scène, étant donné que le but était d’avoir le son des objets. Pourquoi faire une doublure de danseurs qui prennent la forme d’objets quand on a les objets là, avec nous ? On a donc fait un grand changement de ce type, mais pour aller presque plus au profond de ce qu'il voulait représenter : on n'avait pas un danseur habillé en machine à écrire, mais une machine à écrire réelle.
En fin de compte, les libertés qu'on a prises ont toujours été dans l'esprit de rendre les idées de Stockhausen plus lisibles. De même sur Montag, où Stockhausen voulait tous ces enfants qui naissent et cette sculpture d'Ève géante, prête à accoucher, nous avons fait le choix de mettre une vraie femme enceinte sur scène. L’objectif a toujours été de se saisir des idées, de les rendre plus lisibles et parfois même de les agrandir.
Après, l’écriture de Licht, c'était une autre époque : une époque avec beaucoup plus de liberté imaginative, conceptuelle et même politique. Personnellement, je me suis toujours sentie responsable de comment on rend accessible à notre société ces concepts.
Donc dans Freitag, par exemple, il y avait toute une scène de guerre entre des enfants « noirs » et des enfants « blancs ». À ce moment-là, les mouvements des enfants n’étaient pas précisément notés. Mais nous, on a pris ça littéralement comme une scène où les enfants font une manif. À un moment donné, tous ensemble, ils hurlent « Frei ! Day ! » Et aujourd’hui, on pense à des figures comme Greta Thunberg. On a célébré l'enfance comme le moteur de révolution, d'énergie vitale. La guerre du noir et du blanc s'est transformée en un arc-en-ciel de couleurs, un peu comme cette célébration indienne où les gens se jettent des pigments de couleur. On voyait que la guerre, en fait, c'était pour la liberté, pour l'expression, et que c'est cette force de l'enfance et des nouvelles générations qui nous guide.
Pour moi, c'était très important de lier tous ces concepts. C’était cohérent, parce qu'en effet, le jour de Freitag a été dédié à tous les enfants.

Montag aus Licht © Denis Allard
Comme Freitag et Montag sont centré autour de la femme et sur sa fertilité, on peut par moment se demander si l’œuvre ne manque pas d’une touche de modernité. En tant que metteuse en scène, as-tu essayé d’en faire une relecture plus actuelle ?
Sur Montag, en mettant une vraie femme enceinte sur scène au lieu de cette sculpture énorme, géante et un peu idolâtrique qui était décrite dans la partition, on a déplacé la représentation du corps de la femme. Cette réalité humaine, avec la puissance d'une femme en état de gestation, nous a permis de casser complètement la vision du corps de la femme. On l'a libérée de cette idolâtrie. De même, je trouve que c'est très fort le fait qu’il y ait presque tout le temps des femmes qui parcourent le plateau. Et je pense qu'on a aussi libéré l'image de la maman, par exemple lors de la scène des poussettes. Ces poussettes ne sont pas des poussettes, mais des voitures de course. On a donc déconstruit l'image de la femme-maman-mère, pour la rendre guerrière, compétitive.
Mais nous n’avons pas non plus nié le fait que ce sont les femmes qui donnent la vie. Il fallait garder cet aspect-là car Ève reste une déesse, qui représente pour de nombreuses cultures la fertilité.

Montag aus Licht © Denis Allard
Par ailleurs, j'ai découvert récemment que dans l'histoire de la peinture, Ève et Vénus, qui arrivent après Freia et toutes les déesses féminines qui sont dans Freitag, ont été substituées à l'image de Marie quand l'art est devenu privé. Avant, c'était l'Église qui donnait l'argent et faisait représenter tous les sujets sacrés. Mais après, dans la Renaissance, quand l'art est devenu du mécénat, les artistes ont substitué l'image de Marie avec l'image d'Ève et de Vénus car c'était des personnages bien plus séducteurs, intéressants et libérés de tout l'aspect de l'âme sacrée. Je trouve ça vraiment intéressant, cette transformation du sujet féminin dans l'histoire de l'art.
Stockhausen suit cette idée à sa manière. Parce que sur Freitag, il y a cette déesse plutôt païenne, et Vénus, et ensuite il y a Ève qu’il souhaite peut-être rapprocher davantage à une sorte de Marie, un peu plus sainte. Mais de façon générale, je suis toujours étonnée de la manière avec laquelle Stockhausen arrive à mettre ensemble plusieurs cultures à la fois, avec cohérence.
As-tu une relation particulière avec la musique électronique, qui revient beaucoup dans les opéras que tu mets en scène. Est-ce que tu fais des choix pour la mettre en valeur ?
Avec Le Balcon, je n’ai pas tellement eu besoin de me focaliser dessus parce qu'il y avait Florent [Derex] qui était déjà responsable du son.
Mais en terme de mise en scène, sur Freitag, on avait tout de même fait attention aux haut-parleurs car une grande partie figuraient, dans l’espace, une sorte de constellation. Si on regarde les images de Freitag, on voit que les haut-parleurs au lointain sont assez présents car je les ai allumés et les ai rendus visibles à chaque fois. Je pense donc qu’on a bien mis en valeur la source de la musique électronique dans le décor.
C’est un peu moins le cas dans Montag car la musique électronique était davantage un son qui venait du paysage et on n'avait pas vraiment besoin de voir les haut-parleurs. Mais sur Freitag, quand c'était possible, j'ai vraiment apprécié montrer la technique, les objets.

Répétitions pour Freitag aus Licht © Simon Gosselin
En parlant de musique, dans Licht, les instrumentistes sont aussi comédiens. Est-ce ça apporte quelque chose de mettre en scène avec des instrumentistes ? Est-ce que ça élève ou change la scénographie ?
Oui, bien sûr, c'est un travail différent et très intéressant. Déjà, l'instrument guide leur gestique : c'est l'instrument, en fait, le protagoniste. Il faut donc le prendre en compte pour se demander comment on peut travailler avec eux en respectant les nécessités musicales. Selon cette même logique, j’ai parfois laissé exécuter les pièces dans leur entièreté pour constater les besoins et c’est seulement après que je suis intervenue.
Pour l'orchestre d'enfants de Freitag par exemple, il y avait quelques indications sur le fait de soulever l'instrument, le baisser… Il y avait donc déjà des chorégraphies et on a continué à travailler sur le principe que c’est l'instrument qui donne la géométrie des corps.
On doit aussi communiquer autre chose, parce que le musicien n'est pas en train de parler : il en train de communiquer avec le langage abstrait de la musique. Même les gestes, les choses qu'il peut faire relèvent d’un monde de l'abstraction. On ne voit pas quelqu'un qui est en train d'exprimer un contenu, même si Stockhausen avait tout son langage qui n'est pas tout à fait communicatif dans l'ordre de la logique... Mais quand même les solistes sont en train de dire des choses et les musiciens sont en train de parler un langage musical.
Techniquement, comment est-ce que tu abordes ce processus de mise en scène ?
D’abord, je pense l'espace, la scénographie. Une fois que je suis dans un espace avec une esthétique, je peux me concentrer sur les costumes et la mise en scène. J’ai toujours quelqu'un qui m'aide pour les lumières, mais j'aime bien dessiner les costumes moi-même. C’était surtout très amusant dans les opéras de Stockhausen, parce qu'il donne beaucoup de fantaisies, beaucoup d'idées... Je pense que c'est là où j'ai fait les costumes les plus fous. Fous, mais en même temps cohérents. C'est ça la beauté de Licht, ce ne sont pas juste des costumes fous, mais des costumes nécessaires à ce monde !

Montag aus Licht © Julien Mignot