Dienstag aus Licht

opéra

Concert le 24 octobre 2020 à la Philharmonie de Paris.

Karlheinz Stockhausen (1928-2007)
Dienstag aus Licht (1977-1991) [Mardi de Lumière]

Opéra en un salut, deux actes et un adieu, pour dix-sept solistes, acteurs, chœur « orchestre européen », bande, chef d’orchestre et un sonorisateur. Dienstag aus Licht, jour de la guerre, est consacré à la relation conflictuelle qui oppose Michaël et Lucifer. Quatrième volet du cycle Licht (dans l’ordre d’écriture), nous avons choisi de le présenter en troisième, afin de montrer une interaction entre deux personnages qui viennent d’être présentés dans le Jeudi et le Samedi de Lumière.

Effectif : 14 solistes, ensemble de trompettes et trombones, acteurs, chœur, « orchestre européen » & électronique
Composition : 1977 pour la première version de Jahreslauf ; 1988-1991 pour l’opéra complet
Création scénique intégrale : le 28 mai 1993 à l’Opéra de Leipzig – Mise en scène, Johannes Conen, Uwe Wand, sous la direction du compositeur
Création Le Balcon : 24 octobre 2020, Philharmonie de Paris
Couleur : rouge géranium | Corps céleste : Mars | Qualités spirituelles : idéalisme et dévotion
Éditeur : Stockhausen Verlag
Durée : 2h40 plus 45 minutes d’entracte

Production déléguée Le Balcon
Directrice de production, Iris Zerdoud – Attaché de production et communication, Gaspard Kiejman – Stagiaire production, Aurore Mesplé
Stratégie-conseil, Patrick Marijon

Coproduction Philharmonie de Paris Festival d’automne à Paris

Avec le soutien du Conservatoire National Supérieur de musique et de danse de Paris, de La Muse en Circuit – CNSM, de la Fondation Singer-Polignac
Avec le soutien de la Fondation Ernst von Siemens pour la musique, de l’Adami et de la Stockhausen Verlag
Remerciements : La Vie Brève – Théâtre de l’Aquarium, Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, Gaîté Lyrique, Opéra ComiqueMiroirs Étendus, Philippe Dufour & Grand Orgue en Liberté, David Gierten, Département Eduation et Ressources de la Philharmonie de Paris, Région île-de-France, Ville de Paris

Télécharger la note de programme du spectacle :

Direction artistique, Maxime Pascal, Nieto, Damien Bigourdan
Direction musicale, Maxime Pascal et Richard Wilberforce (Gruss)
Direction scénique, Damien Bigourdan
Création visuelle, Nieto

Solistes :
Élise Chauvin, soprano, Ève (Gruss)
Léa Trommenschlager, soprano, Ève (Pietà)
Hubert Mayer, ténor, Michaël (Jahreslauf),
général des troupes de Michaël (Invasion – Explosion)
Damien Pass, basse, Lucifer (Jahreslauf),
général des troupes de Lucifer (Invasion – Explosion)
Henri Deléger, trompette, bugle, Premier combattant des troupes
de Michaël (Invasion – Explosion), Michaël (Pietà)
Mathieu Adam, trombone, Premier combattant des troupes
de Lucifer (Invasion – Explosion)
Sarah Kim, synthétiseurs, Synthi-Fou
Rodrigo Ferreira, coureur du millénaire (Jahreslauf)
Agathe Cemin, coureuse des siècles (Jahreslauf)
Emmanuelle Grach, coureuse des décennies (Jahreslauf), Michaël (Pietà)
Hacen Hafdhi, coureur des années (Jahreslauf)

Acteurs :
Thibaut Thezan, arbitre
Charles Ségard-Noirclère, mime lion, assistant arbitre, porteur de fleurs
Charlotte Lupinski, petite fille, assistante arbitre et cuisinier
Samuel Yagoubi, mime cuisinier, singer, assistant arbitre, porteur de fleurs
Laurine Ristroph, femme nue, porteuse de fleurs

Scénographie, Myrtille Debièvre
Projection sonore, Florent Derex
Assistante projection sonore, Léna Jallon
Réalisation informatique musicale, Augustin Muller
Assistant réalisation informatique musicale, Étienne Démoulin
Costumes, Pascale Lavandier
Lumières, Catherine Verheyde
Accessoires, Marguerite Lantz
Régie vidéo, Jérôme Tuncer
Assistante à la mise en scène, Agathe Cemin
Régie générale Le Balcon, Cédric Joder
Char et costume Synthi-Fou, Nieto, Marcel Flores, Claire Pédot
Avec la collaboration des équipes techniques de la Philharmonie de Paris

Le Balcon
Élèves du Conservatoire National Supérieur de musique de Paris
Le Jeune chœur de Paris
(chef de chœur Richard Wilberforce)

Sopranos : Valentine Bacquet, Lisa Bensimhon, Clothilde Culeux,
Emmanuelle Demuyter, Rebecca Haeri, Anna Hatterman, Clelia Horvat, Juliette Nouailhetas, Céleste Pinel, Chimène Smith, Lina-Jeanne Serrai, Louise Vandenhole
Altos : Tess Blanchemain, Aliénor Bontoux, Anaïs Carde,
Chiara Ceccarelli, Rebecca Delas, Gisèle Delgoulet, Clarisse Fauchet, Zoé Fouray, Céleste Ingrand, Justine Maucurier, Léontine Zimmerlin
Ténors : Baudoin Aube, Dario Borel, Ambroise Divaret, Paul Germanaz, Yannis Miadi, Jean-Gloire Nzola Ntima, Félix Orthmann-Reichenbach, Malo Pelo y-Huet, Antoine Radzikowski, Vladislav Romankov, Yann Salaün
Basses : Jean-Baptiste Alcouffe*, Igor Babinchuk Outerlo, Bertrand Bontoux*, Arthur Dougha, Angelo Heck, Matthieu Heim*, Max Latarjet, Yoann Marchesse, Félix Merle, Ulysse Timoteo, Elie Valdenaire, Raphaël Willenbrock
* chanteurs d’accentus

Trompettes solo : Henri Deléger, Jérôme Lacquet, Matthias Champon
Trompettes tutti : Jérémy Lecomte, Antoine Saintes*, Florent Cardon, Andrea Jaeger*, Siméon Vinour*, Pierre Favennec
Trombones solo : Mathieu Adam, Benoit Coutris, Guillaume Millière
Trombones tutti : Jean-Charles Dupuis, Nestor Welmane*,
Maxime Morel, Louise Ognois*, Laurent Bordarier*, Vincent Radix
Synthétiseurs : Corentin Billette, Suzanne Saint-Cast
Harmoniums : Sarah Kim, Alain Muller, Marin Yamanaka.
Flûtes : Julie Brunet-Jailly, Samuel Bricault, Yua Souverbie
Saxophones soprano : Lucas Gaudin, Yuka Nojima, Juliette Herbet
Clavecin : Anastasie Jeanne.
Guitare : Thomas Csaba
Percussions : François-Xavier Plancqueel, Corentin Aubry, Cyprien Noisette.
Synthétiseurs mobiles : Arthur Lavandier, Haga Ratovo
Percussions mobiles : Othman Louati, Stanislas Delannoy
* élèves du Conservatoire National Supérieur de musique de Paris

Dienstags-Gruss | Salut du Mardi
Soprano, 9 trompettes, 9 trombones, 2 synthétiseurs, chœur, chef d’orchestre, projection sonore
Durée : 20 minutes

Surélevés, à droite et à gauche, derrière le public, deux ensembles, l’un en bleu, l’autre en noir brillant, représentent Lucifer et Michaël. Ils s’affrontent musicalement, en appelant pour le premier à la liberté sans dieu, pour le second à la liberté en dieu. Au centre de la scène, une soprano, Ève, apparaît à trois reprises, puis s’avance et les enjoint à une réconciliation.

Acte 1 : La Course de l’année
Ténor, basse, 4 danseurs ou mimes, acteur-chanteur, 5 acteurs, « orchestre européen » (3 harmoniums, 3 flûtes, 3 saxophones soprano, guitare, clavecin, 3 percussionnistes), bande, projection sonore
Durée : 57 minutes

Lucifer invite Michaël à une « Course des années ». Accompagnés d’arbitres, quatre coureurs, incarnant millénaire, siècle, décennie et année, entrent. À quatre reprises, Lucifer arrête le temps par des « tentations » : des fleurs, un cuisinier aux plats exquis, un singe dans une voiture, et enfin, un blues et une « belle femme ». Et à quatre reprises, Michaël remet le temps en mouvement avec ses « incitations ». Après la remise des prix et une procession de sortie, Lucifer propose un combat bien plus dur à Michaël, qui lui répond : « Michaël n’a aucune peur, aucune angoisse. »

Acte II : Invasion – Explosion avec adieu
Soprano, ténor, basse, 3 trompettes solo, bugle, 3 trombones solo, 2 synthétiseurs mobiles, 2 percussions mobiles, 6 trompettes tutti, 6 trombones tutti, chœur, synthétiseur, chef d’orchestre (invisible), musique électronique en octophonie, projection sonore
Durée : 1h15

Entourée d’un précipice rocheux, la scène – et au- delà, la salle entière – se fait champ de bataille. Bombardiers, missiles et troupes d’artillerie s’affrontent, dans une alternance de sections intitulées « Défense aérienne » (Luftabwehr) et « Invasion » (Invasion). Après la deuxième « Invasion », un trompettiste, Michaël, « merveilleux fils de dieu », tombe à terre, gravement blessé, et semble se détacher de son corps (section « blessure », Verwundung). Une infirmière de la Croix-Rouge entre, le prend dans ses bras et entonne, avec lui, un émouvant duo (section « Pietà », Pietà) : « Dieu, votre souffle vous donne une nouvelle vie. » La bataille reprend et trois explosions retentissent (section « Explosion », Explosion), qui brisent un mur de cristal. Un nouveau monde, à la lumière blanche, apparaît avec, sur un tapis roulant, des engins de guerre miniatures, que tirent à eux des êtres de verre (section « Au-delà », Jenseits). Entouré de synthétiseurs et de haut-parleurs, un musicien mythique, portant des oreilles d’éléphant vertes, d’énormes lunettes de soleil et un long nez, entreprend un solo. Exubérant, et de plus en plus extatique, il gagne à son bonheur les belligérants, qui s’arrêtent et le regardent, fascinés. Si leur langage paraissait inconnu, et leurs gestes autant de hiéroglyphes, le son se transforme désormais en timbres de cristal, et les parois en miroirs réfléchissant à l’infini les êtres qui peuplent la salle. Synthi-Fou, resté seul, se débarrasse de ses attributs, tandis que l’électronique et la lumière s’atténuent (section « Synthi-Fou – Adieu », Synthi-Fou – Abschied).

Une œuvre pour notre temps

Achevé en 2002, le cycle Licht inaugure le XXIe siècle. Ces sept « Journées » qui déplient à l’échelle de vingt-neuf heures une polyphonie de quelques secondes, contiennent tant d’invention, d’expression et de surprise, qu’elles dévoilent un horizon inouï pour les auditeurs et les musiciens d’aujourd’hui. Par son écriture de l’espace et du temps, par la synthèse du théâtre musical et des rituels du monde entier, par la réalisation de ses utopies acoustiques, Stockhausen bouleverse notre expérience sensorielle du spectacle musical. Il fait de l’écoute du phénomène sonore un acte profond.
Les sept opéras qui composent ce cycle monumental vivent aujourd’hui une étape toute particulière de leur existence, quittant les mains du créateur et interprète omniprésent pour atterrir dans celles d’une nouvelle génération de musiciens, désireuse d’en découvrir les richesses.

À la fin des années 2000, encore étudiant au conservatoire, je suis tombé par hasard sur la partition d’une scène du cycle, Examen. Je fus interpellé par une écriture dont je n’imaginais pas l’existence, une écriture des gestes d’un danseur-mime destinée à rendre visible la polyphonie des voix et des instruments. À l’appel du désir de l’entendre et de la voir, je décidai de la programmer. Il naquit alors une fascination émouvante du Balcon pour Licht, qui nous amena à jouer d’autres scènes et à les étudier avec les interprètes pour lesquels elles avaient été écrites, comme Markus Stockhausen, trompettiste, fi ls du compositeur et premier Michaël.
Dix ans plus tard, en 2018, nous donnions la création française de Donnerstag aus Licht (Jeudi de Lumière) à l’Opéra Comique, la première des sept journées. Interpréter l’intégralité du cycle est apparue comme une évidence : un opéra par an pendant sept ans, dans la volonté de concrétiser le rêve initial du compositeur : jouer les sept opéras en une semaine. Samedi de Lumière suivit en juin 2019, à la Philharmonie de Paris.

Après Donnerstag qui présente le personnage de Michaël et contient un troublant récit de la jeunesse du compositeur, après Samstag qui montre le caractère libre et imprévisible de Lucifer, Dienstag aus Licht (Mardi de Lumière) traite du confl it entre ces deux personnages. Michaël est associé à la joie de l’enfance et à l’amour du temps humain, tandis que Lucifer porte en lui le chaos et perturbe l’ordre naturel. Ces deux personnages-mélodies s’opposent dans un aff rontement fraternel, cosmique mais avant tout musical. Cette dualité est le cœur de l’opéra, on assiste à une guerre acoustique entre les personnages dont les armes sont la mélodie, le rythme, le timbre, le geste et le mouvement du son dans l’espace.
L’opéra se conclut par l’arrivée du Fou, un personnage fou de musique, de sons électroniques et de synthétiseurs. Au son de ses claviers, comme devant la lyre d’Orphée, les monstres s’adouciront et les soldats déposeront les armes. Stockhausen était convaincu que la musique transforme les hommes et les rend meilleurs. Le cycle Licht, œuvre de toute une vie, est un projet anthropologique et astronomique sans précédent. Il est aussi une déclaration d’amour à l’humanité.

Maxime Pascal

« Comme un remède éternel »
Entretien avec Damien Bigourdan

À quelle guerre assiste-t-on dans Dienstag aus Licht ?
Il n’est pas question d’une guerre précise dans Dienstag. Il s’agit d’un travail sur le conflit ; le conflit spirituel d’ailleurs. Dienstag est le jour de Mars. Stockhausen travaille aussi bien sur la fascination ou l’obsession que sur le besoin ou la nécessité, et même l’habitude ou le rituel que représente la guerre pour l’humanité depuis qu’elle sait savoir (Homo sapiens sapiens). De même, Stockhausen n’oppose ni les croyants aux athées ni les bons aux méchants. Il met en scène l’humain face à l’humain au centre d’un conflit spirituel. Il fait part de sa conviction que les forces supérieures – plus communément les Dieux – sont aussi des élaborations ou des échafaudages spirituels humains, et que l’ensemble des conflits que l’humanité traverse ou s’inflige naissent de ces édifices intérieurs. Il y a un différend intellectuel, un jeu de l’esprit. Stockhausen démontre cela dans l’ensemble de Dienstag. La guerre est un jeu et en a toujours été un, aussi terrible et incompréhensible soit-il. C’est ainsi qu’il nous apparaîtra toujours, notamment lorsque la paix viendra clore l’une des parties jouées, et avant qu’une autre ne soit engagée. Stockhausen ne donne pas son avis sur ce point. Il constate et il s’interroge. Il le fait musicalement ; il propose la musique comme un remède possible, ou plutôt comme une alternative permanente aux conflits intérieurs de l’être. C’est une façon d’inviter les humains à se réconcilier avec ce qu’ils n’expliquent pas et n’expliqueront jamais : leur présence au monde et le gigantisme spirituel de l’Univers.

Pourquoi le défilement du temps est-il au centre du différend entre Michaël et Lucifer ?
Jahreslauf est la première pièce composée pour Licht(1979). Ce n’est pas anodin. Stockhausen commence l’écriture de son œuvre par une réflexion sur le temps. C’est une pièce à la fois absurde et tendre, de mon point de vue. Lucifer et Michaël s’affrontent en jouant avec leurs marionnettes humaines prisonnières du temps qui passe. Au sérieux rigide et scolaire de Michaël s’oppose la fantaisie cruelle et frauduleuse de Lucifer. Stockhausen met en scène la prison que le temps représente pour l’humanité, tout en se moquant tendrement de son absence d’humour quant à l’Histoire. D’un côté l’immensité de l’univers et de son espace-temps rend dérisoire l’Histoire de l’humanité, et de l’autre l’humanité ne peut se départir de l’Histoire tant l’existence est une perpétuelle course avec le temps. Stockhausen, par son écriture si méticuleuse, démontre aussi dans Jahreslauf que la musique peut dominer le temps et en changer le cours.

Vous êtes interprète de la musique de Stockhausen (rôle de Michaël, ténor dans Donnerstag aus Licht). Comment entendez-vous Dienstag au sein de Licht ?
Chez Stockhausen, la musique est un personnage à part entière, un Dieu présent. C’est une figure que l’on rencontre, qui nous touche, nous émeut, nous bouscule, nous surprend, nous exaspère, nous réconcilie… Ce n’est pas l’ouïe seule qui est convoquée. C’est tout le vivant. Et il pousse ce défi aussi loin qu’il le peut avec Licht. Je crois qu’il n’a que faire des comparaisons ou des études approfondies de son œuvre dès lors que l’essence même en serait omise, à savoir les sentiments et les sensations qu’elle procure en représentation, en concert. Avant d’écouter la musique de Stockhausen, il faut la vivre ; c’est ce que j’ai ressenti à Kürten en 2013, et c’est ce qui traverse tous les interprètes ayant la chance de jouer cette musique. Et le public, par sa présence physique autant que spirituelle, offre une vibration supplémentaire ; en cela, il participe à l’interprétation. C’est assez magique et unique.

Le cœur de Dienstag, c’est Pietà. Il y a une filiation avec ces scènes déchirantes de Donnerstag aus Licht ou Michaël et sa mère sont séparés…
Pietà est une image simple des éternelles conséquences de la destruction. Une mère qui porte le corps de son enfant mort. Pourquoi Michel-Ange a-t-il sculpté un tel chef-d’œuvre ? Toute Pietà impose le silence.

Qui est Synthi-Fou ?
Synthi-Fou est la musique, ou encore la musique s’incarne en Synthi-Fou. L’adieu au conflit de Dienstag (Abschied), l’impuissance des boucliers, adviennent par l’incarnation et la parole de ce personnage. Stockhausen propose la musique comme un remède éternel aux guerres intérieures de l’être. Et, en effet, ce personnage est fou ; il est empreint d’humanité. Stockhausen vient ici bousculer l’ordre moral en rappelant combien l’imagination, la fantaisie, l’extravagance, la marginalité et la virtuosité ne peuvent et ne doivent être muselées ou réprimées. Il en va de la survie de l’humanité.

Propos recueillis par Gaspard Kiejman

De la guerre

Cycle des sept jours de la semaine, auquel Karlheinz Stockhausen se consacre de 1977 à 2003, Licht (Lumière) est un théâtre liturgique en sept opéras, un rituel total, une magistrale somme symbolique, au-delà de la religion, une cérémonie ingénue et rigoureusement ordonnée de sons, de mots, de gestes et de couleurs. La lumière, à la suite de saint Jean, y désigne Dieu et l’illumination de son Verbe. Stockhausen aimait à citer la Genèse (1, 3) : « Dieu dit : “Que la lumière soit et la lumière fut”. » Un tel thème, métaphysique, n’est cependant pas une acquisition des années 1970. La préface des Kontra-Punkte (Contre-Points, 1952-1953) s’en faisait déjà l’écho : « Des figures différentes sous une même lumière qui pénètre le Tout. »

Les principes
Trois principes, immortels, trois incarnations spirituelles, trois entités organisent Licht. Ce ne sont pas des personnages au sens commun du terme. Stockhausen les confie à la trompette (ou, dans Dienstag, au Flügelhorn), à la clarinette (parfois au cor de basset) et au trombone, mais aussi au ténor, à la soprano et à la basse, voire à des acteurs, des danseurs ou des mimes. Michaël, l’« esprit protecteur des Hébreux », mélange d’Hermès Trismégiste et de Jésus, l’archange guerrier terrassant le dragon, dont l’Indo-Iranien Mithra, l’Égyptien Thot, le Grec Hermès, les Scandinaves Thor ou Donar, mais aussi saint Georges ou le Siegfried de Wagner sont des déclinaisons, règne sur une galaxie autour d’un feu central, cœur de l’univers sonore. Médiatrice, Ève oscille entre l’Esprit-Mère et la séductrice, entre Inanna, la Sumérienne, ou la vierge Marie, mais aussi entre Aphrodite, Vénus ou Lilith, la première femme d’Adam.
Lucifer est l’esprit qui nie. Idéaliste, fier, insensible aux promesses de la réincarnation, ce frère de Michaël, ce « souverain déchu et déposé de Satania », se chargeait jadis de la création de l’univers. La décision de l’administration centrale de choisir son monde comme siège d’une expérience – la création d’esprits à partir de la matière – provoque sa rébellion. Lucifer est celui qui refuse le face-à-face avec Dieu, qui tient l’homme, voulu par Michaël, pour un avorton et qui ignore l’amour. Il est la force des opposés qui ne coïncident pas, partant, de l’indépendance des éléments, le chantre du multiple : « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux. »
Ces trois principes s’inspirent du Livre d’Urantia*, dont Stockhausen avait fait l’acquisition lors d’un séjour à l’occasion d’un concert avec le New York Philharmonic en 1971 et auquel le cycle emprunte quantité de noms, de symboles et de récits. Ce livre regroupe en quatre sections 196 fascicules où l’on trouve une angélologie, avec son cortège de séraphins, chérubins, sanobins et archanges, parmi lesquels Micaël de Nébadon, dont la septième et dernière « effusion » le voit naître Christ ; l’« Esprit-Mère », ou « divine ministre », dont les enfantements articuleront Montag aus Licht ; la rébellion de Lucifer, avec son cri de guerre, « l’affirmation de soi et de la liberté », ainsi que les faits de Satan, son assistant, et la trahison de Caligastia. Licht se révèle éminemment urantien, jusque dans son architecture trinitaire.

L’ordre
La semaine, qui n’a pas été composée dans l’ordre (Dienstag est le quatrième opéra achevé, après Donnerstag, Samstag et Montag), se découpe ainsi, entre les trois jours où domine une seule entité, les trois « duos » et l’unique journée « en trio » : lundi est le jour d’Ève ; mardi, celui de la guerre spirituelle et physique entre Michaël et Lucifer ; mercredi, celui de l’harmonie ; jeudi, celui de Michaël ; vendredi, celui de la tentation d’Ève par Lucifer ; samedi, celui de Lucifer, quand le dimanche scelle l’union mystique d’Ève et de Michaël. À chaque journée correspond une planète, une couleur, un élément, un métal et une pierre précieuse : mardi est ainsi le jour de Mars, du rouge – avec, comme couleurs secondaires, le bleu de Michaël et le noir brillant de Lucifer, tandis qu’Ève se voit attribuer le vert clair, teinté d’opaline et d’argent –, de la terre, de la pierre, de la roche et du cristal, du miroir, du fer et du chrome, du rubis et du grenat. Le signe de Michaël est cruciforme ; celui de Lucifer dessine un cercle rouge sur fond blanc, avec un point noir en son centre. Une structure s’avère néanmoins commune à tout le cycle : un salut et un adieu encadrent deux, trois ou quatre scènes ou actes.

La formule
Le 26 mai 1977, Stockhausen esquisse, en regard des trois entités, l’idée d’une formule triple, qu’il élargira en une « superformule », commencée à Kyoto et achevée en avril 1978, et qui régira l’ensemble du cycle : treize sons, divisés en cinq membres, pour Michaël avec, dans Dienstag, un quarte caractéristique de sonneries de trompette (lab-b) ; douze sons, divisés en sept membres pour Ève (elle se focalise ici sur un mib) ; onze sons, divisés en six membres pour Lucifer (le deuxième membre donnant solb, puis le triton, diabolus in musica, fa-si).
Qu’est-ce qu’une formule ? Une sorte de code génétique. Stockhausen déduit le moindre détail depuis ce principe global, comme à travers un gigantesque microscope. Au moment même de le composer, il sait déjà sur quels sons chacune des scènes se polarisera. La formule marque un retour à la mélodie, autour de sons principaux qui l’articulent. « L’Évangile selon saint Jean commence sur la phrase : “Au commencement était le verbe.” J’ai dit quelque part : “Au commencement était la mélodie” », disait Stockhausen, selon qui la mélodie est aux sons qui la constituent ce que la lumière est aux objets qu’elle illumine : l’Un.
En outre, cette formule, organique, étrangère à l’esprit classique, se dilate dans l’espace, élargissant ses intervalles, et dans le temps, par des accroissements proportionnels, de sorte que rien ne peut y être modifié sans altérer la logique du tout. La combinatoire agit sur le même mode localement et dans l’œuvre entière. « L’ordre sonore signifie une subordination des différents sons à un principe unitaire représenté et une absence de contradiction entre l’ordre au niveau particulier et celui au niveau général », écrivait déjà le Stockhausen des années 1950.
Dans le sillage de la pensée antique, pythagoricienne, créer, c’est construire ou reconstruire l’ordre de l’univers, aux proportions parfaites. La mystique de Stockhausen est une mystique du nombre et du son comme harmonie du monde. Une telle conception est là dès Kreuzspiel (Jeu de croix ou Jeu de croisement, 1951), dont les sons sont autant d’étoiles dans la nuit. Les allusions à Pythagore, au Timée de Platon, à La Loi du cosmos d’Eberhard Wortmann (un correspondant, comme Stockhausen, de Hermann Hesse), où sont décrites les proportions de l’univers, ne laissent aucun doute. C’est aussi ce que l’on entend, à l’évidence, dans les nombres dits ou chantés de Dienstag. Non la musique dans le monde, mais le monde musicalement.

Conflits du temps
Le premier acte de Dienstag aus Licht remonte au moment où Stockhausen esquisse Licht et s’abstrait donc de sa « superformule », mais cite des œuvres antérieures (Mantra, Inori ou Harlekin). Conçu à l’origine pour l’Ensemble impérial de gagaku du Théâtre national de Tokyo – on perçoit encore l’écho lointain du Japon dans les cloches de geisha –, il est ensuite confié à des instruments européens : les harmoniums se font shōs (orgues à bouche), les saxophones hichirikis (hautbois en bambou), la guitare un luth biwa ou la grosse caisse un tambour taiko.
Lucifer se montre toujours hostile à l’illusion humaine du temps qu’il entend abolir. Car l’immortalité serait inhérente à chacun de nous, la résurrection nous serait naturelle et les êtres seraient empêchés de vivre éternellement par des actes arbitraires. Michaël, à l’inverse, insiste sur notre inscription dans le temps, entre naissance et mort. D’où l’opposition entre Michaël, qui affirme la vie humaine, y compris la souffrance, et Lucifer, qui pense qu’il aurait mieux valu rester dans un état immatériel, dans l’esprit pur. Or, Stockhausen a souvent œuvré à la récusation du temps dynamique, à la faveur d’une extase, d’une extension de la conscience, d’un présent absolu, d’un temps ni du rythme, ni du mètre, mais d’une écoute du son et d’une concentration sur l’instant qui confine à l’absence de temps et que Stockhausen nomme éternité.

Pareil conflit s’exaspère dans le second acte où, comme dans Donnerstag, rôde la biographie : l’expérience de la guerre, de sa préparation méthodique, de la survie sous les bombes, de l’imminence de la mort et de la dévastation. Par la diffusion « octophonique » de l’électronique, par les mouvements horizontaux, verticaux ou en diagonale du son, Stockhausen immerge l’auditeur dans son univers musical. Nulle issue, la guerre dans l’Allemagne hitlérienne ne saurait autoriser la neutralité : elle est « totale », selon Goebbels, estompant la distinction entre civils et militaires, impliquant l’État et le peuple entier, et engageant toutes leurs forces physiques, matérielles et de l’âme. La guerre de Dienstag paraît d’un autre temps. Il n’en est rien, elle est écriture de soi, sous les déflagrations, dans les glissandos des avions abattus et avec ses divers impacts provenant des sempiternelles onze attaques de la formule luciférienne.
Avec Synthi-Fou, la paix in fine adviendra, comme dans le Testament de Moïse cité dans Donnerstag. Car Stockhausen est musicien du jubilus, de ce cri de louange et d’allégresse libérant des mots imparfaits, traduisant l’extase et exaltant Dieu et la joie parfaite.

Laurent Feneyrou

* Écrit entre 1924 et 1955, publié sans nom d’auteur, Le Livre d’Urantia est un ouvrage de plus de 2 000 pages, dont l’objectif est d’étendre la conscience cosmique et spirituelle.