Words and Music

Chamber Opera

Création 2021.

Texte Samuel Beckett
Musique (création) Pedro Garcia Velasquez

En anglais surtitré

29, 30, 31 janvier 2021 | Athénée Théâtre Louis-Jouvet
11, 12, 13 février 2021 | ENS Paris-Saclay

Production L’Aurore Boréale et Le Balcon

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Dans l’espace vide du théâtre, figurant un château imaginaire, coexistent Words – l’acteur Johan Leysen – et Music – l’orchestre –.
Au centre, Croak – l’acteur Jean-Claude Frissung – tente d’orchestrer la réconciliation.
Au-delà de la fable, il s’agit plutôt des trois visages d’un même personnage à la recherche de la vérité.

En 1961, Samuel Beckett écrit une pièce radiophonique nommée Words and Music pour la BBC, et demande à son cousin John S. Beckett, d’en écrire la musique. N’en étant guère satisfait de l’ouvrage, Beckett le fait disparaître après la première diffusion.

Vingt ans plus tard, Beckett commande à Morton Feldman une nouvelle partition pour ce texte singulier.
Depuis 2013, Le Balcon joue régulièrement cette version de Feldman et Beckett, d’abord au Théâtre de l’Athénée en 2013 puis, plus récemment, au Staatsoper Unter den Linden (Berlin) en avril 2019.

Compositeur et cofondateur du Balcon, Pedro Garcia Velasquez propose maintenant d’apporter au texte sa propre inspiration poétique. Admirateur du travail de Morton Feldman, sa visée n’est pas de concurrencer l’œuvre du compositeur américain mais de proposer une lecture supplémentaire d’un texte fascinant qui interroge la forme même de pièce musicale.

Jacques Osinski a lui mis en scène plusieurs textes de Beckett, dont Cap au Pire et La Dernière bande au Festival d’Avignon et au Théâtre de l’Athénée, avec Denis Lavant. Avec Le Balcon, il a mis en scène une pièce de Salvatore Sciarrino, Lohengrin en 2015.

Texte Samuel Beckett
Musique (création) Pedro Garcia Velasquez

Direction musicale Maxime Pascal
Mise en scène Jacques Osinski
Création lumière Catherine Verheyde
Projection sonore Florent Derex
Electronique musicale Étienne Graindorge
Sculptures des robots Marion Flament

Words Johan Leysen
Croak Jean-Claude Frissung
Music Le Balcon (flûte, hautbois, clarinette, cor violon, alto, violoncelle, contrebasse)

Note d’intention
par Jacques Osinski, metteur en scène

Il y a quelque chose de shakespearien dans Words and Music. Un Shakespeare désossé, si j’ose dire. Je ne saurais dire exactement pourquoi mais l’œuvre me fait penser à La Tempête, sans doute parce que comme la pièce de Shakespeare – et comme toutes les pièces que j’aime – on peut la lire comme un voyage dans un cerveau, la quête d’un « moi » éclaté, déchiré. A Propsero, le magicien, Caliban (la terre) et Ariel (l’esprit) répondent de façon dérisoire et grotesque Croak (le vieillard en pantoufles) Bob (Musique) et Joe (Paroles). Croak est le roi d’un empire imaginaire et dérisoire, cette « tour » qu’il évoque fugitivement – le « château » dont rêve Pedro Garcia Velasquez. « Soyez amis » ordonne-t-il à Paroles et à Musique, Joe et Bob. Mais, comme des domestiques shakespeariens, Bob et Joe n’en font qu’à leur tête. Paroles ne peut supporter Musique : « Pitié ! (Orchestre. Plus fort.) Pitié ! (L’orchestre faiblit, se tait.) Combien de temps encore à moisir ici dans le noir ? (Avec dégoût.) Avec toi ! ». J’aime cet affrontement prosaïque des mots et de la musique. Pour les mots, la musique est du bruit. Pour la musique, les paroles sont inutiles… Pourtant, il faut les réunir, c’est l’essence de l’art, l’essence de l’opéra. À cet affrontement, Beckett ajoute encore un défi : celui-ci se passe dans le noir.

Words and Music a été écrit pour la radio. Nul spectateur pour lui à l’origine mais des auditeurs. Comment dès lors le représenter ? J’ai envie de partir du concret de ce noir, de la répugnance, de l’effroi de Joe à se retrouver enfermé dans le noir avec Bob. Surgi Croak, l’humain, leur maître pathétique.

Alors, comme dans un conte, les objets musicaux, les robots de Pedro Garcia Velasquez s’animent. Paroles et musiques s’incarnent au rythme des mouvements des pantoufles de Croak, le vieillard. La lumière naît. Beckett a beau lutter contre l’espoir, contre le rêve, celui-ci est toujours là : dans le visage brièvement évoqué de Lily, dans le mouvement qui anime Croak et fait que Paroles et Musique se mettent en marchent. Sur scène, nul décor mais la présence fantomatique et entêtante des robots musicaux de Pedro Garcia Velasquez, le corps des musiciens pour incarner la musique, et deux présences charnelles et magnétiques : celles de Jan Hammenecker pour incarner Croak et de Johan Leysen pour dire les Paroles.

Nous sommes dans un château de conte de fée, un château longtemps oublié et que l’on redécouvre comme le prince de la Belle au bois dormant. Nous sommes dans une boîte à musique. Elle tourne, à vide peut-être, comme toutes les boîtes à musique. Mais elle tourne tout de même, comme la terre tourne. On ne se lasse pas de la regarder. Alors dans la tristesse des mots assemblés comme pour rien par Beckett, surgit la musique, la beauté.

Robotique d’un lieu imaginaire
par Pedro Garcia Velasquez, compositeur

Dans Word and Music de Samuel Beckett, la musique est à la fois un personnage et une série de didascalies. Cette pièce ouvre notre esprit à l’imaginaire d’un lieu fictif, quasiment vivant et animé grâce à la musique ; à titre personnel, elle m’a inspiré le cycle Théâtre acoustique, entamé il y a six ans.
Pour un compositeur, partir d’un texte aussi innovant et profond est un défi rare. D’une certaine manière, la musique est, par le biais de didascalies omniprésentes et précises, déjà écrite par Beckett, ce dernier laissant tout de même de grands champs de liberté au compositeur ; les choix dans l’orchestration ou dans la nature même de la musique jouée en font partie.

Nous imaginons ce lieu fictif comme un grand château en ruines, dans lequel un roi déchu se tiendrait seul avec ses deux derniers serviteurs, Words et Music. Partant de cette base, nous pensons à un orchestre composé d’instruments symphoniques, accompagné d’un dispositif permettant une diffusion du son en trois dimensions et d’un réseau de bras robotiques jouant des percussions. Les robots joueraient ainsi en suivant les humeurs du lieu, se réveillant quand celui-ci se réveille, s’agitant lorsqu’il s’agite, etc…
Le dispositif de ce lieu-musique serait donc constitué d’un réseau de robots disposés sur scène et dans la salle (I), de musiciens (II) et d’un dispositif de son 3D (III), le tout dévolu à l’animation d’un lieu imaginaire par la musique.

Sur le plan technique, nous sommes dans le processus de construction et de programmation des bras robotiques ; nous les fabriquons pour la plupart à partir de plexiglass découpé au laser, que nous assemblons ensuite. Nous utilisons principalement des servomoteurs et micro servomoteurs pour
la précision et l’agilité. Nous les contrôlons par des Raspberry-pi en réseau, de manière à former un véritable orchestre d’automates.

À mesure que notre travail avance, nous explorons davantage de matériaux et de techniques de fabrication pour obtenir une plus grande palette de timbre et de nuances, une attaque plus forte et une plus grande liberté dans leur dessin, leur forme et leurs mécanismes d’action. Sur le plan informatique, nous collaborons avec Martin Fouilleul (IRCAM), qui développe un mécanisme destiné à coordonner avec précision et fluidité des réseaux d’objets sonores.

Enfin, certains des instruments joués par les robots ainsi que certains des objets qui composent le lieu imaginaire sont des œuvres de la plasticienne Marion Flament, qui collabore également à l’élaboration des formes des bras robotiques. Cette collaboration est née à l’occasion de la création de l’œuvre Prologue au chant de la terre de Gustav Mahler, commandée à l’occasion du Festival de Saint-Denis 2020, et sera parvenue à maturité pour ce projet.